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JEN CLOHER – Interview – Paris, samedi 23 septembre 2017

JEN CLOHER - Interview - Paris, samedi 23 septembre 2017

Relativement méconnue en France jusqu’à cette année, Jen Cloher a pourtant derrière elle une carrière déjà bien remplie. Entre son premier groupe, The Endless Sea, la création du label Milk! Records avec Courtney Barnett ou les nombreux projets artistiques et éducatifs dans lesquels elle est impliquée, elle fait depuis plusieurs années vibrer la scène de Melbourne. Elle a sorti cette année son deuxième album solo, à l’écoute duquel on se dit qu’il était grand tant qu’elle arrive chez nous !

Tout d’abord je tiens à m’excuser parce j’ai découvert ton album à sa sortie l’été dernier, mais je n’avais jamais entendu parler de toi auparavant ! Comment se fait-il que tu n’avais jamais joué en Europe jusqu’à maintenant ?

Jen Cloher : La principale raison, c’est qu’aucun de mes labels n’avait sorti mes albums en Europe ou au Royaume-Uni auparavant. Je n’ai sorti mes disques qu’en Australie. Cette fois-ci j’avais une bonne raison de venir puisque Marathon Records a sorti ce nouveau disque en Europe.

« Jen Cloher » est déjà ton quatrième album, et le précédent a très bien marché en Australie. Peux-tu revenir un peu sur ta carrière jusqu’ici ?

Jen Cloher : J’habite à Melbourne et c’est devenu la capitale musicale de l’Australie. Il y a plein de groupes incroyables et une excellente scène musicale underground, particulièrement Indie Rock et Punk. Le groupe qui joue avec nous ce soir s’appelle Cable Ties et vient aussi de Melbourne, ils sont super ! En tout cas je fais de la musique là-bas depuis 10 ans. C’est mon quatrième album et j’ai beaucoup tourné en Australie. Pour mes deux premiers albums j’avais un groupe qui s’appelait « The Endless Sea » et pour les deux suivant il s’agit juste du « Jen Cloher band » composé de Bones Sloane, Courtney Barnett et Jen Sholakis. Nous enregistrons et tournons ensemble depuis 6 ans maintenant. Bones et Courtney tournaient déjà ensemble depuis 4 ans mais c’est notre première tournée européenne ensemble pour jouer ma musique.

Tu sembles donner beaucoup de toi-même dans tes chansons, notamment sur « Strong Woman » ou « Forgot Myself », cet album est très personnel ?

Jen Cloher : Oui, il l’est ! Je pense avoir choisi de lui donner mon nom parce que c’est un cliché de la personne que je suis en 2017. Ça parle évidemment de ce qu’il s’est passé au cours des quatre dernières années avec ma partenaire (Courtney Barnett, ndlr) qui est devenue très célèbre alors que je suis restée seule à la maison, c’était très dur, j’ai écrit là-dessus. J’ai aussi écrit sur le fait d’être musicien aujourd’hui en Australie parce que nous sommes si loin du reste du monde, c’est vraiment difficile de partir en tournée en Europe ou aux États-Unis sans s’endetter lourdement. Et il y a aussi quelques histoires personnelles comme « Strong Woman » où je parle du fait de me sentir normale mais de ne pas rentrer dans le moule et où je rends aussi hommage à ma mère et à ma grand-mère. Je suis issue d’une lignée matriarcale très forte, c’est pourquoi je leur dédie cette chanson.

Sur « Forgot Myself » tu t’exclames “You’d been gone so long you could have been dead”. C’est pour ça que tu emmènes Courtney avec toi en tournée maintenant ?

Jen Cloher (rires) : Haha ! C’est marrant parce que Courtney faisait en fait déjà partie de mon groupe avant même d’avoir sorti son premier EP, au moins 6 mois avant. Il faut donc qu’elle vienne en tournée avec moi parce que c’est toujours un membre de mon groupe. Mais oui c’est bien, c’est super qu’elle soit là parce que si elle ne faisait pas partie de mon groupe on ne se verrait probablement jamais et ça, ça n’irait pas.

JEN CLOHER - Interview - Paris, samedi 23 septembre 2017Et cette photo de toi, nue de dos sur la pochette, est-ce une façon de dire « ce disque c’est moi, sans artifices ».

Jen Cloher : Oui, absolument. Je me souviens avoir vu un tableau au musée des beaux-arts de Chicago lorsque nous étions là-bas. Il représentait une femme qui tournait le dos au peintre en jouant de la guitare et je me suis dit que ça ferait une excellente pochette d’album. Puis je me suis dit que ce serait encore mieux si quelqu’un pouvait me prendre en photo chez moi, dans ma chambre, comme si tu entrais dans la pièce et que tu me trouvais là, à jouer de la guitare toute nue sur mon lit ! Mais je pense que ça illustre bien la façon dont cet album est candide et personnel.

Cet album a également une autre facette, puisqu’il commence sur une note plus politique avec « Analysis Parilysis » qui se poursuit sur un autre sujet avec « Regional Echo ». Est-ce également un portrait de l’Australie aujourd’hui ?

Jen Cloher : Oui, ça l’est aussi. Sans aucun doute, à travers chaque chanson je décris ce que c’est de grandir en Australie. Il y a cette drôle d’attitude là-bas qui fait que si tu deviens trop célèbre les gens n’aiment pas ça, ils veulent que tu restes un « petit » artiste. C’est peut-être le cas ailleurs dans le monde, je ne sais pas pourquoi, nous devrions fêter le succès des gens mais en Australie il y a cet espèce de miroir qui te dit « Ne crois pas que tu sois trop bon ». Je parle aussi d’une autre chose dont tu n’es peut-être pas au courant. Il y a un bateau où les gens du même sexe peuvent se marier, « Marriage Equality », et comme tu le sais Courtney est aussi ma partenaire. C’est donc un sujet très politique et inquiétant. Tout cela est tellement idiot, la personne avec laquelle tu te maries ne regarde que toi, c’est un choix personnel.

« Shoegazers » égratigne également gentiment l’industrie de la musique et les médias en Australie, d’une façon plutôt drôle ?

Jen Cloher : Oui, j’ai écrit cette chanson pour me rappeler que les choses plus superficielles comme le succès et la célébrité ne sont pas importantes. Le plus important c’est d’être une bonne personne, de vivre une bonne vie, de ne pas se faire attraper par les idéaux de l’industrie de la musique. J’essaie de me souvenir que nous sommes tous humains et que tout cela n’a pas d’importance, au final ce qui compte le plus c’est de rester ouvert, bon et sincère.

Ces quatre dernières années tu t’es beaucoup dédiée à ton label, quand as-tu écrit ces chansons, pendant toute cette période ou plus récemment ?

Jen Cloher : J’ai pris mon temps. Je ne pense pas qu’il était possible d’écrire cet album rapidement parce qu’il y a tant de choses. Les paroles sont très détaillées et il y a tellement d’histoires différentes qu’il fallait plusieurs années pour l’écrire. J’ai donc pris mon temps tout en m’assurant de pouvoir vivre du label, et j’anime également des ateliers pour les musiciens indépendants. Je donne aussi des cours à l’école, dans des universités. Il se passe donc beaucoup de choses dans ma vie en dehors de la musique. Je voulais m’assurer que je puisse faire tout ce dont j’avais envie.

Et comment s’est passé l’enregistrement de cet album, tu étais seule dans une pièce ?

Jen Cloher : Oui, nous avons enregistré l’album à la campagne, dans la région de Victoria, avec un ingénieur qui s’appelle Greg Walker. Il a une grange derrière sa maison qu’il a aménagée afin que nous puissions être ensemble dans une pièce. Il y a une vieille table analogique, nous avons donc enregistré sur bande en faisant des prises « live ». Toutes les prises sur l’album sont celles du groupe qui joue en même temps et beaucoup de paroles aussi.

JEN CLOHER - Interview - Paris, samedi 23 septembre 2017Kurt Vile participe aussi à une chanson. Vous avez l’air d’être un petit groupe d’amis musiciens qui aiment passer du temps ensemble. Tu aimes ce genre de collaborations ?

Jen Cloher : Oui, j’adore ça et nous avions la chance que Kurt Vile soit à Melbourne à ce moment-là, il enregistrait son album avec Courtney. C’est un grand fan de The Dirty Three, c’est le groupe dont je parle dans la chanson « Loose Magic ». Je lui ai envoyée et il m’a dit « Oui ! Je vais y ajouter quelques guitares ! ». Je me suis dit que ce serait bien !

Ne trouves-tu pas ça un peu ironique que les gens qui te découvrent ici aujourd’hui soient tentés de comparer ta musique à celle de Courtney Barnett, peut-être juste parce que vous êtes sur le même label, que vous êtes un couple, alors que la musique n’a pas forcément grand-chose à voir avec ça ?

Jen Cloher : Oui, je pense que nous sommes des compositrices très différentes. Courtney est bien meilleures pour faire des chansons Pop, ses mélodies sont très accrocheuses. Mais il y a aussi des similarités, nous nous focalisons beaucoup sur les paroles et les histoires. C’est très important pour nous, il y a beaucoup de détails. Et bien sûr elle joue sur mon album, donc l’influence de son style de guitare est bien là.

D’une certaine façon c’est une bonne façon de faire découvrir ta musique en Europe !

Jen Cloher : C’est super ! A partir du moment où quelqu’un a envie de découvrir ma musique je suis heureuse.

Tu as créé le label Milk! Records avec elle il y a quelques années, êtes-vous fières du travail accompli ?

Jen Cloher : Oui, beaucoup. C’est un travail d’amour parce que nous aimons la musique et nous voulons faire découvrir d’autres musiciens et groupes de Melbourne, parce que ce label est surtout concentré sur les artistes de cette ville. Beaucoup d’entre eux sont des amis, nous dînons ensemble, nous partons en tournée ensemble, c’est une scène musicale très amicale et soudée. C’est comme si nous tenions un club avec nos amis où nous pouvons passer du temps ensemble, c’est vraiment fun.

Tu me parlais aussi des ateliers dont tu t’occupes, de quoi s’agit-il ?

Jen Cloher : J’ai commencé à en faire il y a environ 6 ans. C’était une façon de trouver comment faire de la musique un métier durable parce que l’Australie est un pays si grand avec une si petite population. C’est très dur de faire une carrière artistique là-bas. Je voulais savoir comment faisaient les autres et j’ai donc organisé ces ateliers où j’ai invité d’autres auteurs compositeurs à parler de leur expérience. Il y a en général 20 à 25 personnes qui paient pour y assister et nous passons la journée à parler de musique et comment sortir un disque soi-même.

Pendant toute cette période concentrée sur ton label et les ateliers, ça t’a manqué de ne pas tourner, enregistrer, jouer ?

Jen Cloher : Un peu. Je crois que c’est bien quand ça te manque parce que ça te pousse à continuer à écrire et à avoir des chansons prêtes, avant de pouvoir les enregistrer. C’est aussi un bon moyen de rester inspiré et motivé. Mais je mène une vie si bien remplie à Melbourne, même si j’aime beaucoup la musique ce n’est pas la seule chose que je fais, donc j’étais quand même heureuse.

Peu de temps après avoir créé le label Courtney est devenue célèbre, puis encore plus célèbre ! As-tu été un peu frustrée par cette situation, parce que tu jouais déjà depuis beaucoup plus longtemps ?

Jen Cloher : Oui, au début il y avait un peu de ça. C’était difficile parce que j’avais travaillé si dur pendant des années et Courtney arrive, elle sort un disque et devient très célèbre d’un seul coup ! Mais d’une certaine manière je me suis rendue compte à travers cette expérience que ça n’a pas d’importance. Ce qui compte c’est de faire de la musique et le succès n’est pas important, il ne change pas le fait que ton art soit bon ou non. Le succès, la célébrité… Je m’en fous !

Maintenant que ton album est disponible partout dans le monde, quelles sont tes impressions sur cette première expérience de « renommée mondiale » ?

Jen Cloher : C’est juste vraiment exaltant pour moi de pouvoir jouer hors d’Australie et de voir le monde un peu plus. Être assise là aujourd’hui à Paris, c’est incroyable, je pourrais passer des heures à regarder la rue par la fenêtre. C’est une des bonnes choses avec les tournées, cette opportunité de voir le monde et de découvrir ce qui est différent, ou pareil, de goûter à des nourritures différentes, de jouer devant de nouvelles personnes, c’est très fun !

Et qu’est-ce que cela te fait de jouer devant un public qui ne te connaissait pas auparavant et qui découvre seulement tes chansons ?

Jen Cloher :  Ça me laisse beaucoup de liberté parce qu’il n’y a pas d’attentes à mon égard, les gens viennent pour la première fois. Nous avons fait quelques festivals sur cette tournée, l’un en France et l’autre à Amsterdam. La plupart des gens n’avaient jamais entendu parler de nous auparavant et à la fin du concert beaucoup dansaient ou bougeaient la tête, la connexion s’était faite. C’est le challenge, entrer dans une pièce où personne ne te connaît, vont-ils t’aimer ou non ? La réponse arrive ensuite très vite !

Propos recueillis à Paris le 23 septembre 2017

Un grand merci à Jen Cloher, ainsi qu’à Mélissa Phulpin pour avoir rendue cette interview possible.

Pour plus d’infos:

Lire la chronique de « Jen Cloher » (2017)

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https://twitter.com/jencloher

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