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Maddie Ashman : « J’adore naviguer entre différents genres »

Multi-instrumentiste audacieuse, Maddie Ashman façonne une musique pop comme personne n’en a jamais fait auparavant. Elle a déjà partagé la scène avec des artistes tels que Jon Hopkins et affolé les compteurs des réseaux sociaux. Sa particularité ? Composer « entre les notes » grâce à la microtonalité. Sur son premier EP, l’artiste londonienne condense une exploration musicale radicalement innovante : des rythmes breakbeat aux chants choraux, de la pop au classique, elle se détourne du tempérament égal traditionnel pour embrasser des harmonies microtonales et des systèmes d’accordage alternatifs. Bienvenue dans l’univers d’une artiste qui n’a pas peur de déstabiliser pour mieux émouvoir.

Maddie Ashman © Sandra Ebert
Maddie Ashman © Sandra Ebert

Peux-tu me parler de tes débuts et de la façon dont s’est développée ta relation avec la musique ?

Je m’appelle Maddie Ashman et je viens du Berkshire, au Royaume-Uni, mais maintenant je vis à Londres. J’ai juste toujours fait de la musique. Je crois que j’ai écrit ma première chanson à la flûte à bec quand j’avais six ans — cinq ou six ans —, et j’ai su très tôt que je voulais faire quelque chose dans la musique, je ne savais pas encore quoi, mais quelque chose.

Comment as-tu développé cette connexion précoce avec la musique pour devenir une multi-instrumentiste par la suite ?

Eh bien, mes parents m’ont beaucoup soutenue, alors quand je leur ai dit que je voulais apprendre la guitare à l’âge de sept ans, ils ont été d’accord. J’ai donc appris la guitare, et puis je me suis mise au violoncelle à neuf ans. Et je pense que c’est parce que j’y tenais tellement, et que je travaillais si dur sur mes instruments qu’ils m’ont vraiment soutenue là-dedans. Et j’ai eu beaucoup de chance d’avoir plein de super centres musicaux communautaires là où j’ai grandi, donc tous mes meilleurs amis faisaient de la musique, je m’amusais beaucoup, et j’ai l’impression qu’une grande partie de mon apprentissage consistait juste à prendre du plaisir en passant du temps avec des amis ! Et puis à 18 ans je suis allée à Goldsmiths et j’ai commencé à collaborer et travailler avec des gens, et puis il y a deux ans j’ai décidé de me lancer dans mon propre projet artistique.

Tu joues du violoncelle, de la guitare, de la basse, entre autres. Est-ce que tu as un instrument préféré ? 

Non, je passe par des phases. A un moment j’aime celui-ci, puis celui-là !

Y a-t-il eu un moment particulier où tu as commencé à ressentir que ta relation avec la musique devenait quelque chose de plus profond qu’une simple performance — que la musique allait être ta vie, et pas seulement un passe-temps ?

Je crois que j’ai toujours ressenti ça. Je ne me souviens pas d’un moment de ma vie où je me suis dit que je ne ferais pas quelque chose dans la musique, je ne savais juste pas encore quoi : si je voulais être instrumentiste, ou artiste, ou musicienne de session. Il m’a fallu du temps pour comprendre ça, mais je ne me souviens pas avoir jamais voulu faire autre chose.

Tu as joué avec King Gizzard & the Lizard Wizard et improvisé avec Jon Hopkins et Leo Abrahams au Fabric London. Comment ces expériences live si différentes nourrissent-elles ta propre approche de la musique live et de la performance ?

J’adore passer d’un genre à l’autre. Quand j’étais adolescente, j’aimais bien la musique classique, mais j’avais aussi envie de jouer dans un groupe de rock. Je crois que c’est pour ça que j’aime collaborer avec toutes ces personnes différentes, de toutes ces manières différentes, parce qu’en fait, c’est ce qui stimule le plus mon esprit. Et j’adore m’immerger dans tous ces univers différents et découvrir ce que font les autres dans leur propre monde. J’aime bouger, et c’est là que je me sens la plus heureuse,

Et il y a les voyages, j’imagine. J’ai vu que tu étais au Japon très récemment, comment était-ce ?

C’était incroyable. J’adore voyager. En fait, ce soir c’est mon tout premier concert avec un batteur… Et nous nous sommes rencontrés au Japon, ce qui est tellement drôle ! Et là, on s’est dit : « Waouh, c’est génial. On devrait, on devrait faire des concerts ensemble. » Et maintenant c’est le cas !

Tu as tout un groupe maintenant ?

Juste moi et le batteur !

Parlons donc de microtonalité. Pour quelqu’un qui n’a jamais entendu parler de ce terme, qu’est-ce que la musique microtonale ? Comment l’expliquerais-tu avec tes propres mots ?

C’est juste une question de… pour moi, je dirais que c’est juste échapper aux 12 notes qu’on nous donne en quelque sorte sans poser de questions, et essayer de trouver des façons de faire de la musique qui contournent les règles établies. Je pense que la façon la plus simple de le dire, c’est juste d’utiliser les notes entre les notes. Et j’aime trouver mes propres méthodes pour y parvenir, qui font appel aux harmoniques et à la physique du son, et qui ont quelque chose de surnaturel, de magnifique et de résonnant, mais aussi, d’artistique – nous n’y sommes pas habitués.

Comment as-tu découvert la musique microtonale pour la première fois ?

Je me suis rendue compte que les harmoniques sur mes cordes ne correspondaient pas aux notes du piano, et je me suis dit : « Waouh, c’est incroyable. » Alors j’ai effectué des recherches là-dessus, sur l’histoire du piano, et voilà : c’était dingue. Je me suis dit : « Ça n’a aucun sens. Pourquoi personne ne m’a jamais appris ça alors que j’ai 21 ans ? C’est fou ! » Et puis j’ai découvert cet incroyable compositeur, Michael Harrison. Il avait écrit des morceaux pour piano avec des accordages microtonaux, je l’ai contacté et il m’a tout expliqué. Il m’a donné quelques conseils, nous avons fait quelques sessions en ligne, puis nous nous sommes rencontrés à New York, et il m’a vraiment inspirée.

Tu as donc développé tes propres systèmes d’accordage basés sur l’intonation et la recherche harmonique.

Oui.

Comment un ‘nouveau système’ prend-il forme ? Est-ce que c’est quelque chose de mathématique, ou plus au ressenti, de sonore ?

C’est un peu mathématique, mais je pense que j’ai toujours été guidée par le son, par ce qu’on pouvait en faire. Au fil des expérimentations, ça a évolué parce que je voulais faire certaines choses dans ma musique que je ne pouvais pas faire avec un accordage classique ; l’accordage s’est donc développé en même temps que la musique, et ça a été particulièrement le cas pour mon EP Her Side. C’était vraiment comme expérimenter avec tous ces accordages, puis découvrir ce qu’ils me faisaient ressentir, même si maintenant, quand j’écris de la musique, c’est plutôt « voilà ce que je ressens », et ensuite la musique prend son envol, donc c’est un peu l’inverse aujourd’hui.

Alors, penses-tu que faire de la musique de cette manière permet de transmettre des sentiments et des harmonies ; qu’elle exprime peut-être des choses que la musique conventionnelle ne peut pas exprimer ?

Je pense, oui, je le pense absolument, c’est sûr ! Et je pense que c’est vrai à bien des niveaux : inconsciemment, l’art nous pousse à nous demander « que se passe-t-il ? », mais aussi consciemment. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est qu’il peut être d’une grande beauté, tout en étant inconfortable et déroutant, mais aussi émouvant.

Quels autres médiums en dehors de la musique ont un impact direct sur ta musique et ton inspiration ?

Les films, et aussi simplement le fait d’être dehors, dans la nature, pour avoir les idées claires.

Maddie Ashman au Petit Bain © David Servant
Maddie Ashman au Petit Bain © David Servant / Stars Are Underground

Y a-t-il des instruments ou des outils dans la création musicale que tu n’as pas encore explorés et que tu aimerais vraiment essayer plus tard ?

Je pense que j’aimerais m’améliorer sur certains aspects techniques, parce qu’en ce moment mon flux de travail est vraiment peu productif. C’est comme si je choisissais toujours les méthodes les plus compliquées pour faire les choses, et j’ai l’impression que je dois apprendre à les faire plus simplement, me faciliter la tâche et mieux comprendre certains de mes appareils électroniques, et je pense que je pourrai ensuite m’amuser un peu.

Parlons un peu de tes vidéos. L’une d’entre elles, celle que tu as réalisée pour « Dark » sur les réseaux sociaux, a attiré beaucoup d’attention sur ta musique et a généré des millions de vues et de commentaires, très enthousiastes et très contrastés. Alors, comment gères-tu cette attention sur les réseaux ? Est-ce que c’est difficile ?

Non, j’aime ça. J’aime le fait que ça suscite la conversation. Je pense que même quand les gens trouvent ça inconfortable, ou qu’ils ne savent pas ce qu’ils en pensent, l’art le plus mémorable n’est pas toujours celui que l’on aime le plus. Je trouve que souvent, l’art qui a le plus d’impact, ou dont on se souvient, c’est celui qui bouscule, ou qui met un peu mal à l’aise. Donc, je pense que ça me va très bien. J’apprécie tous les points de vue, et j’aime vraiment ça parce que j’essaie d’en faire quelque chose que j’ai envie de faire. Je ne fais jamais de vidéos parce que je me sens obligée. C’est juste spontané, sur le moment, je me dis : « Voilà… Je vais filmer ça, c’est sympa à partager », tu vois ?

Tes clips vidéo — comme « Behind Closed Eyes » — sont saisissants. Dans quelle mesure l’univers visuel de Maddie Ashman influence-t-il la musique elle-même ?

Je ne sais pas dans quelle mesure ça a influencé le résultat. Je crois que j’ai vraiment pris plaisir à créer l’univers visuel, une fois les chansons écrites, à relier les éléments entre eux et à me demander : « De quoi ça parle ? Quelles sensations est-ce que cela évoque ? ». Mais j’ai vraiment adoré la pochette de l’EP ; j’avais l’impression qu’elle reflétait cette période de ma vie et le thème des chansons.

Parlons donc de ce disque maintenant ! Que peux-tu me dire sur les origines de l’EP Her Side ? Comment ce projet est-il né ?

Je veux faire la musique qui me tient à cœur, sans avoir l’impression qu’elle doive s’inscrire dans l’univers de la pop, ni dans celui de la musique classique. Donc je me suis dit : « Je vais juste faire exactement ce que j’ai envie de faire », j’étais vraiment motivée par tout ce que je pouvais faire avec différents accordages et des choses qui n’avaient jamais été faites auparavant, du moins pas par moi. Ça a été un processus très long, qui a duré environ deux ans, et où j’ai vraiment dû me plonger dans la recherche et dans ces nuances subtiles : ce que je pouvais faire qui passait inaperçu et ce qui, au contraire, se remarquait. J’étais à une période de ma vie où je refoulais beaucoup de sentiments, mais une fois l’EP terminé, la musique m’a vraiment aidée à mieux comprendre ce que je ressentais ; j’ai en quelque sorte réussi à être plus en phase avec moi-même. Et puis, ça a été une période d’exploration musicale et personnelle, et c’était vraiment fun.

Il y a beaucoup de détails en arrière-plan, l’EP navigue entre des arrangements de cordes, des influences classiques, des rythmes électroniques…

C’était la première fois que je produisais, alors je crois que je voulais simplement y mettre absolument tout ce que j’aimais, comme si je créais mon propre univers, et mon coproducteur a été formidable lui aussi, il a vraiment su mettre tout ça en valeur.

Peux-tu me parler de la production de l’album ? Où l’as-tu enregistré ?

La plupart du temps, je faisais des démos chez moi, puis j’allais en studio avec un coproducteur, et on se disait : « on dispose de tant de jours, il faut réenregistrer la voix principale ici », ou simplement « il faut réenregistrer ». Il jouait alors son rôle d’ingénieur du son, réenregistrait la piste, puis on prenait les pistes séparées de mon ordinateur portable, on les importait, on leur ajoutait deux plugins supplémentaires, ce genre de choses. Mais oui, c’était un peu comme si je faisais beaucoup de travail et d’expérimentation chez moi, et ensuite, le temps en studio, c’était plutôt : « OK, on a deux jours, on va faire ça bien ».

Y a-t-il des thèmes qui te tiennent à cœur dans tes paroles, ou est-ce qu’elles semblent venir naturellement en suivant les mélodies de tes compositions ?

Rien n’était évident. Les choses me paraissent plus claires avec le recul. Après coup, je me dis : « Évidemment ! ». À l’époque, je commençais toujours par les mélodies, puis le reste venait après, et j’avais beaucoup de mal à comprendre ce dont je voulais parler dans mes chansons, ou quel en était le sujet. Je pense que beaucoup de ces morceaux parlent d’une sorte de tendance à l’évitement, à ne pas vouloir affronter les pensées difficiles ou les sentiments négatifs. Du coup, oui, ça rendait évidemment difficile l’écriture des paroles, mais maintenant, je me sens beaucoup plus libre dans mon processus créatif grâce à ça.

Et pourquoi as-tu choisi de l’appeler Her Side ?

Parce que j’avais l’impression que beaucoup de ces chansons parlaient de choses qui ressemblaient à une expérience universelle de la condition féminine, et de beaucoup de choses qui, je pense, restent en quelque sorte tacites. Et donc je me suis dit que la musique devrait d’une certaine manière rendre hommage à cela à travers le titre, parce que beaucoup de ces chansons parlent justement de ce qu’est le fait d’être une femme.

Maintenant que l’EP est sorti, qu’espères-tu que les auditeurs en retirent — sur le plan émotionnel, intellectuel, voire physique ?

J’espère qu’ils aborderont ça avec un esprit ouvert, et j’espère que ça leur fera vivre quelque chose, que ce soit positif ou négatif, sur le plan sonore ou émotionnel, vraiment, de quelque manière que ce soit.

Et est-ce que le fait de faire Her Side a changé ta façon de penser à là où ta musique pourrait aller ensuite ? Est-ce que cela nous donne une raison d’espérer de la nouvelle musique bientôt ?

Il y aura bientôt de nouvelles chansons, oui ! Sans aucun doute, ça m’a bien motivée…

Propos recueillis au Petit Bain, Paris, le mercredi 13 mai 2026.

Un grand merci à Maddie Ashman, ainsi qu’à Ugo Tanguy pour avoir rendue cette interview possible.

Pour plus d’infos :

Lire la chronique de Her Side

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