Maya Delilah : « C’est formidable que les femmes guitaristes soient de plus en plus visibles. » À la une Interviews by David Servant - 9 janvier 20269 janvier 2026 Révélée sur les réseaux sociaux avant de signer chez Blue Note Records en 2022, la guitariste et autrice-compositrice londonienne Maya Delilah s’impose comme l’un des nouveaux talents les plus singuliers de la scène actuelle. Formée à la BRIT School, elle développe une approche instinctive de la musique, apprise à l’oreille, et nourrie par le jazz, la soul et la pop. Enregistré entre le Devon et Los Angeles, « The Long Way Round » reflète cette richesse musicale. À l’occasion de la sortie de sa version Deluxe, il est grand temps de partir à la découverte de Maya Delilah si ce n’est déjà fait ! Maya Delilah © Rae Farrow Pour commencer, peux-tu me parler un peu de toi, d’où tu viens et quand tu as commencé à faire de la musique ? Oui, j’ai 25 ans et je viens du nord de Londres, et j’ai commencé à faire de la musique à l’âge de huit ans, à la guitare, et je me suis rapidement passionnée pour cet instrument. J’ai ensuite rejoint un groupe de jazz, et c’est là que j’ai appris à jouer en solo. Je jouais à l’école et j’apprenais en autodidacte à la maison avant d’avoir un professeur. Plus tard, le fait de jouer avec des musiciens très différents à Londres, durant mon adolescence, m’a énormément fait progresser. Intégrer une école de musique où je pouvais partager la scène avec des artistes de mon âge a été l’expérience la plus formatrice de mon parcours. As-tu grandi dans un environnement musical ? Ma famille adore la musique, ce sont de grands passionnés, mais ils travaillent tous dans l’industrie cinématographique. Ils sont donc très créatifs, mais pas dans le domaine musical. Cependant, ils m’encouragent beaucoup à jouer. Qu’est-ce qui t’a poussée à choisir la guitare plutôt qu’un autre instrument ? J’ai commencé par le piano, et je ne savais pas à l’époque que j’étais dyslexique. J’avais beaucoup de mal à lire, je ne pouvais pas lire les notes noires sur le papier blanc, donc déchiffrer une partition était très difficile, je n’y arrivais tout simplement pas. Je n’aimais donc pas vraiment jouer du piano, mais je savais que je voulais continuer à faire de la musique, alors je suis passée à la guitare, et je me suis dit que j’allais apprendre à l’oreille plutôt qu’en lisant, parce que je pensais que j’apprendrais mieux ainsi, et c’était beaucoup plus facile. Je jouais aussi un peu de trompette et de cor français à l’époque, mais plus maintenant. Tu as appris à l’oreille. T’es-tu déjà senti limitée par cela ? Oui, je pense que c’est toujours le cas, car je manque encore beaucoup de capacités pour lire la musique et pour me lancer rapidement dans une jam session avec d’autres personnes. Mais je pense que je ne changerais pas ça pour rien au monde, parce que j’aime ne pas connaître les règles, ça me donne l’impression de ne pas avoir peur de les enfreindre, je joue simplement ce que j’ai envie de jouer. Et je n’y pense pas vraiment, je ne me demande pas si ça va marcher, je fais juste en sorte que ça marche, c’est plus créatif et plus amusant que d’essayer de s’en tenir à un ensemble de règles. Tu as passé quelque temps à la BRIT School. Peux-tu m’en parler un peu et me dire en quoi cela a été bénéfique ou important dans ton parcours musical ? Oui, c’est une école gratuite à Londres où l’on peut suivre des cours dans de nombreuses matières différentes, mais c’est avant tout une école entièrement créative. Il y a donc de la musique, de la danse, de l’art, du théâtre. Je me suis orientée vers la musique. On passe environ deux ans à apprendre comment faire de la musique dans le monde réel, qu’il s’agisse de signer un contrat d’enregistrement et de savoir ce qu’il faut rechercher dedans, de jouer en live et de monter son propre spectacle. C’est très créatif et ça touche plutôt au côté non académique de la musique, c’est pourquoi j’ai vraiment adoré ça, et j’ai rencontré plein de membres de mon groupe actuel et amis, et c’est vraiment un super endroit pour se faire une idée claire de ce que c’est que d’être musicien dans la vraie vie. Maya Delilah © Abeiku Arthur À quel moment as-tu réalisé que tu pouvais faire carrière dans la musique ? Je pense que c’était juste avant d’entrer à l’école. On a en quelque sorte l’impression qu’il faut se consacrer entièrement à la musique si on va dans cette école, parce qu’on n’obtient pas de diplôme dans une autre matière. Je me suis lancée sans trop y réfléchir, j’ai toujours trouvé ça amusant. Mais je ne voulais pas être chanteuse. Je voulais juste être guitariste de studio. Ce n’est qu’après avoir quitté l’école que j’ai su que je voulais aussi chanter. Les réseaux sociaux, en particulier TikTok, t’ont aidée à te faire connaître. Pourquoi les réseaux sociaux plutôt que la scène pour te faire remarquer ? Tout simplement parce que quand j’ai commencé ma carrière, la pandémie est arrivée. Les réseaux sociaux étaient mon seul moyen de diffuser ma musique. Et puis, quand elle a pris fin et que j’ai donné mon premier concert, j’ai été très heureuse de voir que des gens qui m’ont découverte sur les réseaux étaient venus me voir en personne et que ça avait marché, que ce n’était pas seulement en ligne. Mais dans d’autres circonstances ça n’aurait pas été ma voie habituelle. Après ça, tu as signé chez Blue Note en 2022. Comment t’ont-ils remarquée ? Ils m’ont trouvée sur TikTok. Je crois qu’un des A&R, Jake, avait vu une vidéo de moi en train de jouer de la guitare et de chante. Il l’a envoyée au directeur de Blue Note, Don Was, qui m’a très vite contactée. Tout s’est passé très, très vite. Blue Note est un label qui compte des légendes du jazz, t’es-tu sentie un peu intimidée par cette nouvelle famille ? Oui, certainement. Je pense que j’ai toujours ressenti un énorme syndrome de l’imposteur dans le monde du jazz. C’est un genre tellement impressionnant, les musiciens s’entraînent pendant des années pour pouvoir se qualifier de musiciens de jazz, et j’ai un peu l’impression d’être arrivée là grâce à mon jeu de guitare, c’est vraiment une position très agréable, privilégiée, mais c’est très intimidant qu’un label de jazz aussi emblématique veuille sortir ma musique. Cependant ils m’ont tout de suite fait comprendre que je n’avais pas à jouer du jazz, que je pouvais faire le style de musique que je voulais, c’était le but de leur démarche. Ce n’était pas pour le jazz. Effectivement, je me souviens que tes morceaux n’étaient pas nécessairement des titres de jazz, mais plutôt soul. Oui, exactement. Je pense qu’on peut se permettre un peu plus de liberté dans le monde du jazz, où l’on peut improviser sur un instrument. Ta musique semble ne connaître aucune limite. J’ai été surpris par la diversité de ton album. Avais-tu une vision précise de son orientation musicale lorsque tu l’as enregistré ? Non, je pense que j’ai eu du mal à savoir vers quel genre m’orienter, car je suis inspirée par tellement de styles et de sons différents. J’avais envisagé de dédier un genre à l’album, puis j’ai eu du mal à me décider, et j’en ai parlé à Don Was. Il m’a dit que tout ce qui pouvait relier les chansons entre elles, quel que soit le genre, pouvait être exprimé à la guitare, donc je pouvais faire la musique que je voulais. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment lâché prise et que je me suis dit : « Bon, je vais faire des chansons folk, une chanson funk et une chanson soul », et c’est pour ça que l’album est un peu disparate. Je suppose qu’en tant qu’artiste, quand on enregistre son premier album, on veut y mettre tout ce qu’on a. Est-ce que c’est ce que tu as essayé de faire aussi ? Oui, exactement. C’était un peu comme une présentation du genre « Bonjour, c’est moi ! ». Ce sont toutes ces petites choses qui m’inspirent vraiment, plutôt que de me cantonner à un seul son et que les gens pensent que c’est tout ce que je sais faire. Au milieu de l’album, on trouve le très funky « Squeeze », qui se démarque vraiment, avec des influences allant de Prince à St. Vincent. Qu’est-ce qui a inspiré cette chanson ? Cette chanson est née de manière tout à fait fortuite, alors que j’étais en voyage d’écriture dans la campagne anglaise. Nous étions partis pour écrire plusieurs chansons pour l’album. Et « My, My, My » a été composée pendant cette semaine-là, ce qui est évidemment très différent. En général, le programme de ces journées était le suivant : tout le monde se réveillait, écrivait une chanson, l’enregistrait, dînait, et nous avions déjà écrit et enregistré un titre ce jour-là. Puis, pendant le dîner, mon bassiste et mon batteur sont allés dans la salle de répétition et ont commencé à jouer la ligne funk que l’on entend tout au long de la chanson, juste pour s’amuser. Nous avons tous pensé : « Le dîner attendra. On va écrire ce morceau. » Il y avait cinq auteurs dans la pièce, on buvait tous du vin, on s’amusait. C’était comme une blague, puis c’est devenu une chanson. Ce n’était pas du tout comme si on s’était assis pour écrire un morceau. Ça nous est venu complètement à l’improviste. Tu évoquais cinq écrivains : est-ce une pratique régulière pour toi d’écrire et de collaborer avec d’autres personnes ? Oui, je n’aime pas vraiment écrire seule. J’aime écrire avec d’autres personnes, échanger des idées et découvrir leur point de vue sur différentes situations, mais aussi partager ce moment où l’on sent qu’on tient quelque chose et où l’on est vraiment enthousiasmé par une chanson. Je ne peux pas imaginer vivre ça toute seule. J’aime vraiment partager cette expérience avec les autres. Donc oui, j’ai tendance à écrire à plusieurs. Qui sont tes principaux collaborateurs sur cet album ? Martin Luke Brown était l’un d’entre eux. Sam Henshaw, dont je suis une grande fan – j’adore sa musique – également. Et puis tellement d’autres personnes, que ce soit au niveau instrumental, pour aider à l’écriture, ou le producteur qui ajoute une ligne ici et là, beaucoup de monde a participé à cet album. Le titre instrumental « Jeffrey » est un condensé d’émotions. Il sonne comme un dialogue entre l’orgue et la guitare. Quelle était ton intention sur ce morceau ? J’aime inclure une chanson instrumentale dans chacun de mes projets. Celle-ci a été écrite sur une période de quatre ans. C’est le seul titre de l’album que j’ai écrit toute seul, dans ma chambre. Et je le joue aussi en concert depuis des années. J’ai toujours trouvé que c’était une très bonne chanson pour permettre aux membres de mon groupe de jouer un solo en concert. J’ai toujours su que je voulais y inclure un solo, car il y a aussi beaucoup de guitare. Quand je l’ai envoyé à Cory Henry, il a accepté et en a fait une sorte de dialogue musical, ce que j’ai adoré, car je lui ai donné carte blanche en lui disant : « Peux-tu prendre cette partie et faire ce que tu veux ? » Puis il a continué à jouer, jusqu’à la fin. J’adore la façon dont ça évolue pour devenir un dialogue, parce que j’ai toujours voulu jouer de la guitare comme ça, pour qu’elle sonne comme une voix et que transmette des émotions. C’est vraiment bien d’avoir cette sorte de conversation, comme tu l’as dit. Et l’émotion aussi. Comme la dernière chanson de l’album, la fin de « Never With You » est très émouvante. Je suppose donc que l’émotion est la clé ? Absolument, à 100 %. Je pense que toutes ces chansons ont, pour moi, leur propre émotion. Et que ce soit la guitare ou la voix, je veux qu’elles expriment l’émotion de manière égale. Tu as enregistré l’album dans le Devon et à Los Angeles. En quoi ces deux expériences étaient-elles différentes ? Elles étaient très différentes ! Ça ne pouvait pas être plus différent. Dans le Devon, on utilisait une table analogique, avec un groupe live, on passait beaucoup de temps à peaufiner les chansons avec les auteurs dans une pièce, alors qu’à Los Angeles, c’était beaucoup plus intense, et bien plus rapide. Je pense que les auteurs-compositeurs à Los Angeles sont beaucoup plus endurcis, et peuvent passer deux jours en studio à écrire deux chansons par jour et les produire à la chaîne. Cela ne veut pas dire que cette méthode est moins authentique que l’autre, car j’ai trouvé des personnes avec lesquelles j’adore travailler là-bas, elles accordent beaucoup d’importance aux chansons et au temps mais le processus est bien plus rapide. Et j’adore ça, même si j’ai l’impression d’aimer les deux côtés, ils fonctionnent très bien avec les différents genres musicaux que je veux créer. Je pense que le Devon se prête mieux à mon côté folk, tandis que Los Angeles correspond davantage à mon côté soul, que j’aime beaucoup. Maya Delilah © Rae Farrow Tu es une guitariste extraordinaire. Quand j’ai suivi tes débuts et découvert ton album, j’ai vraiment adoré ta musique. J’ai rencontré plusieurs guitaristes féminines très talentueuses par le passé, comme Rosie Frater-Taylor et, plus récemment, Mei Semones. Ce sont toutes d’excellentes musiciennes, et je pense que voir davantage de femmes jouer de la guitare est une chose qui te tient particulièrement à cœur ? Oui, tout à fait. C’est encore un secteur très dominé par les hommes, et un instrument très masculin. Ce sont donc deux facteurs qui peuvent être décourageants pour les femmes, et en particulier les jeunes femmes qui ont besoin d’être encouragées pour se lancer. Je pense que c’est très bien qu’il y ait de plus en plus de femmes qui jouent et qui montrent que qu’elles en sont capables. Et tu sais, je suis encore confrontée au sexisme. Il y a encore des techniciens du son qui me demandent : « Tu veux que j’accorde ta guitare ou que je m’occupe des réglages de ton ampli ? » Et je leur réponds : « Non, c’est mon travail. » Il y a aussi des gens qui ne croient que les femmes n’ont pas les mêmes capacités que les hommes. Je pense donc que c’est formidable que les femmes qui jouent de la guitare soient de plus en plus visibles. Oui, c’est très surprenant que cela existe encore aujourd’hui, car cela n’a vraiment rien à voir avec le fait d’être un homme ou une femme… Oui, mais je pense qu’il y a beaucoup de gens qui ne sont pas d’accord avec toi. Eh bien je ne suis pas d’accord avec eux ! Alors, quel conseil donnerais-tu aux jeunes femmes qui essaient de se mettre à la musique ? Je pense qu’il suffit de se lancer, c’est aussi simple que ça, de prendre un instrument et d’apprendre les chansons que l’on aime. Et je dis toujours aux autres, femmes ou hommes, d’apprendre simplement les chansons qu’ils aiment. Tu n’as pas besoin de suivre un manuel. Tu n’as pas besoin de connaître la théorie, mais tu peux le faire si c’est ton truc. Il ne faut pas se laisser décourager par la façon dont les gens vous disent de jouer, c’est un excellent moyen de s’exprimer et de montrer ses émotions. Et oui, les femmes peuvent le faire aussi bien que les hommes. Nous parlions des premières vidéos que tu avais réalisées il y a quelques années, et du fait que tu ne faisais pas vraiment de concerts à l’époque. Mais depuis la sortie de l’album, tu en as fait beaucoup plus. Comment trouves-tu la vie en tournée ? La vie en tournée ? Eh bien, je viens d’en faire une de cinq semaines, donc je suis fatiguée, mais c’est très exaltant. Et oui, j’adore ça. Il n’y a rien de mieux que de voir des gens chanter en chœur l’une de tes chansons au premier rang, de sentir l’énergie du public et d’essayer de nouvelles chansons avec eux. Et j’adore découvrir de nouveaux endroits, rencontrer de nouvelles personnes, goûter de nouveaux plats. Tout est génial. Tu as récemment sorti une nouvelle chanson intitulée « California », et je crois qu’une édition Deluxe de l’album sortira au début de l’année prochaine. Que pouvons-nous attendre de cette nouvelle version ? Un peu comme l’album, elle mélangera plusieurs genres. « California » a été enregistré en Californie, tout comme une autre chanson qui va sortir, intitulée « What’s the Deal? » Les deux ont été enregistrées avec le même groupe de musiciens, dans un style qui s’apparente davantage à celui du Devon, qui consiste à composer et à enregistrer avec un groupe en live. Ces chansons me rendent vraiment enthousiaste. Les deux autres ont également été enregistrées à Los Angeles, avec le producteur Josh Grant, qui a produit plusieurs chansons de l’album. L’une d’elles est un peu plus sombre que ce que j’ai l’habitude de faire, mais je suis très excitée à cette idée. Et l’autre est plutôt folk. Donc encore une fois c’est un vrai mélange. Enfin, quelle est la chose que tu aimerais que les gens retiennent de ton album ? J’espère qu’il y en aura pour tous les goûts, vu la diversité des sons qui s’y trouvent. Quand je l’ai écrit, j’écoutais beaucoup de musique de mon enfance, donc ça me paraît assez nostalgique, et j’espère que ça le sera aussi pour d’autres personnes, même si c’est un nouvel album, car la plupart des morceaux ont été enregistrés sur bande. Il est donc très chaleureux, et j’espère qu’il donnera l’impression d’être un album réconfortant, idéal pour un dimanche matin. Propos recueillis à Paris, le mardi 2 décembre 2025. Un grand merci à Maya Delilah ainsi qu’à Julie Mycke de Decca Records pour avoir rendue cette interview possible. Pour plus d’infos : Lire la chronique de The Long Way Round (2025) https://mayadelilah.com/ https://www.instagram.com/mayadelilahh https://www.facebook.com/mayadelilahh https://x.com/maya_delilah Articles similaires :Soul ? Folk ? Jazz ? Pop ? Non :…La playlist de mars 2025Chroniques express #52 : The…La playlist d'avril 2025La playlist de novembre 202540 artistes à suivre en 2024