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Indigo De Souza : « Le plus important, c’est simplement d’aimer les gens »

Il ne nous aura fallu que quelques minutes pour devenir fans d’Indigo De Souza, à l’annonce de la réédition de son premier album, « I Love My Mom », par le label Saddle Creek en juin 2021. Cerise sur le gâteau, un nouvel album ne tarda pas à suivre, à peine deux mois plus tard. « Any Shape You Take » allait devenir l’un de nos disques de chevet de l’année 2021. Enfin libérée des restrictions sanitaires, la jeune chanteuse américaine à l’univers musical riche et coloré est venue effectuer sa première tournée européenne en mai dernier. Nous n’avons pas manqué cette occasion pour la rencontrer et en découvrir un peu plus sur Indigo de Souza, un nom qu’il vous faudra désormais absolument retenir.

Indigo De Souza - Interview - Paris, samedi 7 mai 2022 - Photo © Charlie Boss
Crédit photo : Charlie Boss

En guise d’introduction, peux-tu me parler un peu de toi, d’où tu viens et quand as-tu commencé à faire de la musique ?

Indigo De Souza : Je suis née dans le Connecticut, puis j’ai déménagé en Caroline du Nord à l’âge de 7 ans. J’y ai vécu la plus grande partie de ma vie, et j’ai commencé la musique quand j’ai débuté à la guitare à 9 ans. J’ai ensuite commencé à écrire des chansons à 11 ans et à me produire assez rapidement après ça. J’étais très timide quand j’étais jeune, donc ma mère m’a poussée à jouer en public, dans des cafés, dans la rue où dans n’importe quel endroit où les gens étaient susceptibles de m’écouter. Elle me faisait jouer mes compositions originales devant les gens et j’ai fini par me rendre compte que c’était ce que je voulais faire de ma vie parce que c’était la seule chose qui me rendait vraiment heureuse et me faisait sentir vraiment bien dans ma peau. J’ai déménagé à Ashville en Caroline du Nord à l’âge de 16 ans et c’est là que ma carrière musicale s’est vraiment faite.

Ton déménagement à Asheville est arrivé après quelques années difficiles dans une ville de Caroline du Nord, c’est là que tu as trouvé la communauté musicale que tu recherchais depuis si longtemps ?

Indigo De Souza : Oui, Spruce Pine était une ville plus petite et j’ai vécu un moment difficile là-bas. J’étais l’une des seules personnes de couleur dans ma ville, et aussi très différente des autres parce que ma mère est une artiste. Elle est très colorée et très originale. Ma famille sortait un peu du lot là-bas, et j’ai été beaucoup malmenée. C’est pour ça que j’étais très timide et que je me suis totalement dédiée à la musique. Et quand je suis partie pour Asheville j’ai enfin pu m’exprimer librement et j’ai rencontré des personnes qui écoutaient une musique plus undergound. C’était nouveau pour moi parce qu’on ne m’avait pas ouvert à ce type de musique auparavant, donc à partir de là mon style d’écriture a commencé à prendre forme. J’ai commencé à écrire et à chanter différemment, je me suis juste sentie inspirée par l’absence de structure.

J’ai découvert ta musique lorsque le label Saddle Creek a annoncé qu’il rééditait ton premier album, et quelques mois plus tard, le second était là ! S’est-il en fait passé beaucoup de temps entre les deux albums ?

Indigo De Souza : Oui, le premier album date de 2018, Saddle Creek l’a réédité pour préparer la sortie du second. Mais l’écriture des deux albums remonte à la même période, en l’espace de cinq ans environ, même s’il y a quelques chansons plus récentes sur le nouveau.

Indigo De Souza - Interview - Paris, samedi 7 mai 2022 - Photo © Charlie Boss
Crédit photo : Charlie Boss

Y a-t-il eu une grande différence dans la réalisation de « Any Shape You Take » et de « I Love My Mom » ?

Indigo De Souza : Oui le premier a simplement été enregistré dans la chambre de mon ami et dans notre salon. Nous n’avions pas beaucoup de moyens et jouer avec un groupe était encore une chose assez nouvelle pour moi. Je venais de commencer, donc tous ce que nous faisions était très artisanal. Pour « Any Shape You Take » nous avons bénéficié de beaucoup plus de ressources. Plus de monde a également travaillé dessus et j’avais l’impression que je pouvais faire tout ce que je voulais. C’était une expérience vraiment nouvelle. Et j’ai aussi eu l’aide d’un producteur pour celui-ci (Brad Cook, qui a travaillé avec Bon Iver et Waxahatchee, ndlr), c’était vraiment cool parce que je n’avais jamais connu ça auparavant, j’ai beaucoup appris !

Y a-t-il une signification particulière – ou des significations – derrière le titre « Any Shape You take » ?

Indigo De Souza : Oui, il y en a beaucoup. Je pense que la plus importante c’est simplement d’aimer les gens. Les aimer à travers le changement, c’est l’une des choses qui compte le plus dans ma vie. Les gens changent en grandissant. J’ai connu des périodes dans ma vie où les gens avaient du mal à accepter le fait que je change, ce qui a provoqué la perte de certains amis. J’essaie de vivre ma vie de manière à accepter et à encourager les gens. Oui, je pense qu’il s’agit simplement d’accepter la croissance et d’aimer les gens, quelle que soit la forme qu’ils décident de prendre dans leur vie.

Ton album est très confessionnel, je veux dire que tu parles de toi et de tes sentiments sans aucun bouclier, as-tu parfois peur de trop te dévoiler ?

Indigo De Souza : Non, je pense qu’en fait ma vie n’est pas si importante, que je ne suis qu’une humaine parmi tant d’autres qui vivra je ne sais combien de temps, puis je mourrai et je ne serai plus là… Donc je ne pense pas que ma vie personnelle le soit tellement, je la vois juste comme quelque chose de fugace. C’est donc un sentiment spécial de pouvoir partager tout ce que j’ai appris ou pensé. A travers la musique, parce qu’elle offre un espace qui permet aussi aux gens de se connecter entre eux. Et les choses que je traverse n’ont rien de nouveau, elles font simplement partie de l’expérience humaine. J’aime pouvoir me connecter avec mon public.

Le disque commence avec ta voix filtrée par auto-tune, un vocodeur sur « 17 » qui est un titre qui ne ressemble à rien d’autre sur l’album. Pourquoi as-tu voulu commencer « Any Shape You Take » par cette chanson ?

Indigo De Souza : En partie parce que je la trouvais surprenante et aussi rafraichissante, elle fait naître un sentiment de bonheur et de légèreté. Cette chanson a fini par être très différente des autres parce qu’elle est partie tirée d’une très vieille démo qui était sur mon ordinateur. Elle n’a donc pas évolué de la même façon que les autres mais je la trouvais simplement vivifiante et spéciale, d’où sa place au début.

L’un des moments les plus frappants du nouvel album est le refrain rempli de cris sur « Real Pain ». Pourquoi as-tu décidé d’inclure ça dans la chanson, et qui crie ?

Indigo De Souza : J’ai collecté ces cris auprès de mes auditeurs. J’avais posté un truc sur mon fil Instagram avec une adresse e-mail où les gens m’ont envoyé des enregistrements de leurs cris, ou d’eux en train de parler ou de dire quelque chose de personnel. J’ai reçu des trucs très durs, les gens étaient très tristes. C’était pendant la pandémie donc ils ressentaient beaucoup de souffrance. Et mon idée était en quelque sorte d’extraire la douleur que les gens ressentaient à l’époque, de dépeindre l’expérience humaine et de la résumer dans cette partie de la chanson.

Ta mère a peint les deux pochettes de tes albums. Ton premier disque s’appelait « I Love My Mom ».  Y a-t-il un lien fort entre elle et ta musique ?

Indigo De Souza : Oui… Enfin, non, pas vraiment ! Je n’écris pas tellement de chansons sur ma mère. La raison pour laquelle j’ai appelé l’album ainsi vient du fait que ma mère est pour moi un symbole de mortalité. Je me souviens de ce moment quand j’étais adolescente où je la regardais danser, et j’ai vu sa peau qui bougeait sur ses os. C’est là que j’ai commencé à prendre conscience du poids de la mortalité. J’ai en quelque sorte compris que tout le monde va mourir un jour, et elle aussi, qu’il faudra que je fasse l’expérience de la perte dans ma vie. Donc à ce moment-là, quand j’ai vraiment accepté ce fait, que ma vie était un moment spécial, ça m’a vraiment ancrée et j’ai commencé à beaucoup plus apprécier les choses.

Et y a-t-il justement beaucoup de symbolisme dans les peintures qui illustrent les pochettes où les squelettes apparaissent comme des portraits de famille ?

Indigo De Souza : Oui, c’est censé être ma mère et moi, et sur chaque pochette d’album on vieillit un peu.

Considères-tu que tes deux albums soient complémentaires, comme un double album en quelque sorte ?

Indigo De Souza : Je ne sais pas, ça fait tellement longtemps que je n’ai pas réécouté le premier album. Je ne crois pas y avoir pensé de cette façon mais d’une certaine manière tous mes albums le sont parce qu’ils représentent mon parcours !

Il y a une idée d’amitié et de communauté dans la chanson « Hold U » ? C’est en tout cas ce que me suggère son clip ?

Indigo De Souza : Oui, je voulais juste représenter la communauté et la joie, s’élever et s’accepter mutuellement, parce que la communauté dans laquelle j’ai grandi est très aimante et tolérante, les gens s’encouragent et se tirent constamment vers le haut. C’est donc le sujet, mais elle parle aussi du fait d’aimer quelqu’un, d’une façon très simple. Elle peut être à la fois romantique ou tournée vers la communauté.

Indigo De Souza © Brittni WestEn parlant de vidéos, celle de « Kill Me » est particulièrement surprenante avec son combat de gâteaux sur un ring. Quelle est l’idée derrière tout ça ?

Indigo De Souza : Quand on y a réfléchi, ça ressemblait à une imagerie nihiliste et désordonnée, et c’est exactement ce qu’était la partie de ma vie qui a inspiré cette chanson, une époque chaotique et dysfonctionnelle. Donc le clip en est la symbolique un peu folle.

Y a-t-il un titre de l’album qui occupe une place particulière dans ton cœur ?

Indigo De Souza : Oui, probablement « Real Pain ». C’est l’une de celle que je préfère jouer également parce que nous avons un enregistrement de toutes ces voix, donc sur scène je peux aussi entendre ces cris m’accompagner. Cette chanson sera toujours la plus spéciale pour moi sur l’album.

Ton style musical est fortement marqué par l’indie-rock, les hymnes à guitares. Quels sont les artistes que tu aimes particulièrement ?

Indigo De Souza : Je pense qu’Arthur Russell est ma plus grande inspiration. Ses albums ont tous des styles différents. Il a commencé par le Disco, puis des chansons Country, puis d’autres très psychédéliques et abstraites, avec beaucoup de violoncelle. C’est mon artiste préféré et le fait qu’il ne se cantonne pas à un genre particulier est une source d’inspiration pour moi. Je me sens ainsi, les genres sont liés à mes humeurs. Si je suis heureuse j’écris des chansons joyeuses et entraînantes. Si je suis triste, j’écris de la musique sombre à la guitare. Ça change tout le temps et il m’inspire beaucoup. Quand j’étais plus jeune j’écoutais un tas de choses différentes : Lucinda Williams, Imogen Heap, Regina Spektor, Elliott Smith, et aussi Mumford & Sons et Jack Johnson, ces deux-là m’obsédaient ! Donc à cette époque-là ça partait un peu dans tous les sens, puis quand j’ai déménagé j’ai commencé à écouter Arthur Russell, Bill Callahan, Sun Kil Moon, beaucoup de Sparklehorse, le groupe britannique Happyness.

Tu as fait la première partie de plusieurs artistes dans le passé et maintenant tu débutes ta première tournée européenne, qu’est-ce que ça fait d’être devenu le centre des attentions ?

Indigo De Souza : C’est fou, particulièrement ici parce que je ne suis jamais sortie de mon pays, je n’ai jamais voyagé nulle part, c’est donc une expérience totalement folle pour moi ! Et l’idée que quiconque puisse venir ce soir est ahurissante, ça n’a aucun sens pour moi ! Et en même temps c’est beau. C’est comme un rêve très étrange et je suis vraiment excitée de voir à quoi ça va ressembler.

Comme tu as enregistré « Any Shape You Take » au début de l’année 2020, je suppose que tu es impatiente de passer à l’étape suivante ? Qu’est-ce qui se prépare pour toi ?

Indigo De Souza : Oui, j’ai déjà enregistré une grande partie du nouvel album, je vais le terminer en juin. Avec la production ça va prendre quelques temps avant qu’il soit prêt, mais il sortira probablement au printemps l’année prochaine. A côté de ça on va continuer à tourner jusqu’en novembre, jusqu’à la fin de ce cycle, avant d’en commencer un nouveau l’an prochain.

Propos recueillis au Hasard Ludique, Paris, le samedi 7 mai 2022.

Un grand merci à Indigo De Souza et à Camille de La Mission pour avoir rendue cette interview possible.

Pour plus d’infos :

Le Hasard Ludique – Paris, samedi 7 mai 2022 : galerie photos
Lire la chronique de Any Shape You Take (2021)

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