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Julia Cumming : « C’est comme si je repartais de zéro »

Après une décennie passée à électriser la scène indie rock au sein du trio new-yorkais Sunflower Bean, Julia Cumming s’offre une parenthèse aussi intime qu’inattendue. Avec un premier album solo né au piano, la musicienne s’affranchit des codes et des pressions de l’industrie pour livrer un manifeste pop d’une grande sensibilité, inspiré par ses héros d’enfance et une quête profonde d’authenticité. Rencontre à l’occasion de sa tournée de passage par Paris.

Julia Cumming © Albert Watson
Julia Cumming © Albert Watson

Tu es la chanteuse de Sunflower Bean depuis de nombreuses années. Avais-tu envie de te lancer dans une aventure en solo depuis longtemps, ou cette idée a-t-elle progressivement mûri dans ton esprit au fil du temps ?

En effet, c’était comme si deux courants de pensée s’affrontaient dans mon esprit. D’un côté, je n’avais vraiment pas envie de faire un album solo, parce que c’est au sein de mon groupe que j’écrivais et que j’interprétais mes chansons, et c’était donc ma façon de m’exprimer artistiquement auprès du public. Je n’étais donc pas insatisfaite de cette option, et j’adore mon groupe, mais j’avais aussi l’impression que si jamais je faisais un album solo un jour, il faudrait que ce soit parce qu’il demandait vraiment à exister. Je ne voulais pas enregistrer un album parce que quelqu’un d’autre souhaitait que je le fasse, ou pour n’importe quelle autre raison, parce que je sais aussi ce qu’il faut pour se lancer dans un projet. C’est une entreprise colossale. Ça faisait des années que je travaillais là-dessus, donc je savais simplement que ce projet devait avoir sa propre raison d’être pour que j’aie envie de le mener à bien. Et donc, une fois que j’ai écrit « My Life » et que j’ai pris conscience qu’il y avait là une idée, j’ai en quelque sorte réorienté mon univers artistique pour m’adapter à ce nouveau projet musical.

Tu as dit avoir longtemps eu l’impression que ce que tu voulais faire était « ennuyeux ». Comment as-tu réussi à surmonter ce manque de confiance en toi pour laisser s’exprimer tes envies ?

Je n’avais pas l’impression que ma musique était ennuyeuse. Non, j’avais le sentiment, parce que je faisais partie d’un groupe de rock, d’avoir de nombreuses références, comme Burt Bacharach, Simon et Garfunkel ou d’autres, que je ne pouvais pas partager avec les membres du groupe. Il n’y avait personne avec qui je partageais vraiment ça, alors je l’ai en quelque sorte intériorisé, et il me semblait juste que ce n’était pas… cool, tu vois. Ce n’est pas cool parce que ce n’est pas le style new-yorkais auquel on m’associe depuis si longtemps. Mais à part ça non, je ne la décrirais jamais ainsi. Je tenais vraiment à ce que les gens comprennent qu’il n’y a aucune condition préalable pour aimer cette musique ou cet album : pas besoin d’avoir les fringues les plus cool, ni d’être populaire… On peut simplement être soi-même, parce que je pense que sur cet album, j’arrive à être moi-même, et j’espère que ça donnera aux autres l’impression qu’ils peuvent en faire autant.

Julia Cumming © Marcus Maddox
Julia Cumming © Marcus Maddox

Y a-t-il eu un élément déclencheur particulier qui t’a fait sentir que tu étais prête à te lancer en solo ?

Je pense que c’était une combinaison de plusieurs facteurs, c’était comme si j’en avais besoin. On sortait de la pandémie, je crois qu’on a tous vu le monde s’effondrer en quelque sorte, et je pense que les moments où tout s’écroule sont très intenses. J’ai ressenti beaucoup de pression à la sortie de Headful of Sugar, le troisième album de Sunflower Bean, et même si la machine indie rock est censée reposer sur l’individualité, le plaisir et l’enthousiasme, j’avais un peu l’impression de faire partie d’une machine différente. Et quoi qu’il arrive, tu fais partie d’un système, mais c’est plutôt ça qui m’a donné envie de voir, de me poser la question : si je suis musicienne, je dois aller jusqu’au bout, je dois tout explorer. J’ai juste besoin de découvrir ce que je veux vraiment, vraiment dire, et je n’ai besoin de l’accord de personne. Parce que c’est ça le problème avec un groupe : il doit nous représenter tous, et ça peut être vraiment génial, parce qu’on bénéficie des atouts de chacun, on fait partie de cette équipe, et c’est une chose merveilleuse, mais il faut aussi que chacun soit à l’aise avec ce qu’on propose. Donc ça a été très libérateur, sur cet album, de ne pas vraiment avoir à demander la permission à qui que ce soit.

En parlant de permission, la première chanson de l’album, « My Life », sonne comme un manifeste, as-tu ressenti le besoin d’expliquer ou de justifier sur les raisons de cet album solo ?

Je trouve cette chanson vraiment intéressante, parce qu’elle parle avant tout d’humanité, dans le sens où je crois que nous avons tous le droit d’être musiciens, et la façon dont nous nous le montrons les uns aux autres à travers le commerce, c’est en vendant des billets, par tout ce système dont je fais partie depuis longtemps. Je fais des concerts depuis l’âge de 13 ans, donc ma relation avec la musique consistait à écrire des chansons et à donner des concerts, encore et encore. C’est toujours ce cycle-là, et je ne m’étais pas encore rendue compte que je ne m’étais jamais autorisée à simplement profiter du processus de création. Je me concentrais toujours sur ce que j’essayais de faire, ce que je voulais devenir, et c’est toujours le cas, même après tout ce temps, même après avoir percé, voyagé à travers le monde et fait tout ça, je ne me sentais toujours pas digne de quoi que ce soit. Donc, je pense que c’est un peu le sujet de la chanson : avoir simplement le droit et la capacité de profiter, profiter de qui on est, profiter de faire de la musique et de l’entendre résonner dans la pièce. Tu n’as pas besoin de la vendre, tu n’as pas besoin d’en faire la promotion, tu sais, ta vie vaut bien plus que ça.

Alors, comment s’est déroulé l’écriture de cet album ? Est-ce que tu as travaillé seule, chez toi, derrière ton piano ?

C’était en grande partie comme ça. Donc, oui, en gros, le processus consistait à écrire les chansons chez moi au piano, puis je me suis rendue à Los Angeles où j’ai rencontré mon principal collaborateur, Brian Robert Jones, et ensuite nous avons finalement présenté l’album au producteur Chris Cody qui nous a aidés à vraiment obtenir le résultat que je souhaitais : un album très riche en textures, qui donne l’impression d’une expérience immersive. Chris Cody est tout simplement un maître du son, il sait tout sur chaque micro et c’est vraiment un génie, tout comme Brian.  J’ai donc eu beaucoup de chance avec ces gars-là, et avec tous ceux avec qui j’ai eu l’occasion de jouer. Le batteur avec qui je joue ce soir est celui de l’album.

En parlant de l’enregistrement, j’ai lu que tu avais financé l’album de ta poche avant même d’avoir trouvé un label pour le sortir. Était-ce important pour toi de le faire ainsi, ou était-ce simplement parce que tu étais encore à la recherche d’un label ?

Oui, c’était ça. C’est drôle, je voulais juste être honnête en procédant ainsi, parce que même si avec Sunflower Bean nous avons plus de 100 millions de streams à notre actif, et ça reste un défi. Je savais que j’allais signer un contrat. Je ne savais simplement pas avec qui. Et puis, après toutes ces expériences dans le milieu, j’avais le sentiment que si je choisissais le mauvais label et qu’ils gâchaient tout, j’arrêterais tout simplement la musique. Je me disais : « J’ai travaillé tellement dur là-dessus, et si ça se passe comme ça, ça n’en vaudra tout simplement pas la peine. Je ne pourrai tout simplement pas le supporter. J’arrêterai ». Et je ne veux pas m’arrêter. Je savais donc que c’était une décision très importante, et je trouve que Partisan est un label formidable ; j’ai vraiment apprécié de travailler avec eux.

Oui, d’ailleurs, vu le genre de musique que tu joues aujourd’hui, je suppose qu’il vaut mieux être signé chez un label indépendant plutôt que chez une grande maison de disques ?

Oui, parce que c’est un milieu difficile. Il y a beaucoup de gens formidables qui travaillent dans l’industrie musicale, mais Partisan est vraiment spécial parce qu’ils ont un goût vraiment, vraiment excellent, et j’ai tout de suite senti qu’ils avaient compris l’album, et j’ai su qu’ils étaient les partenaires parfaits pour ça.

Tu décris cet album comme une « véritable renaissance créative », et il est, sur le plan stylistique, assez différent des derniers travaux de Sunflower Bean. Y a-t-il un lien avec ton éducation musicale ; les années 70, Burt Baccharah, qui t’ait conduit vers cette nouvelle orientation ?

Oui, tout à fait. Je pense que de nombreux aspects de cette écriture occupent également une place importante dans la discographie de Sunflower Bean, mais c’était agréable de pouvoir aller jusqu’au bout et de vraiment suivre certaines intuitions très particulières. Je veux dire que la musique n’a jamais autant de portée que quand on est enfant. C’est comme si tous ces souvenirs étaient gravés très profondément et qu’ils nous façonnaient. C’est vraiment important, et donc pouvoir revisiter ces souvenirs à travers l’écriture de cet album a été vraiment très agréable.

Tu as également cité Brian Wilson, en disant qu’il était qu’il était ton seul et unique héros. De quelle manière son influence s’est-elle concrètement manifestée lorsque tu étais assise devant ton piano pour composer ces chansons ?

En fait, j’ai fréquenté un lycée public à New York , donc un lycée gratuit. J’ai toujours été dans le public, mais celui-ci était spécialisé dans les arts du spectacle ; j’y ai étudié le chant classique et fait partie d’une chorale, donc j’étais très entourée par la musique classique. Mais je n’avais pas vraiment l’impression que c’était là où je voulais être. Puis, quand j’ai découvert Brian Wilson et sa musique, j’ai eu le sentiment qu’il m’avait en quelque sorte montré la voie. On peut vouloir être populaire et écrire de la musique pop qui reste néanmoins très intelligente, qui peut avoir beaucoup de profondeur, et être à la fois très triste et authentique tout en offrant une expérience magnifique. Ça n’a pas besoin d’être morose tout le temps, ça peut être très pétillant, et on n’a pas besoin de perdre de vue la profondeur, vraiment. J’ai donc l’impression qu’il est pour moi une grande source d’inspiration, et c’est évidemment quelqu’un qui a dû faire face à de nombreux défis, mais qui a tout de même persévéré en créant des albums incroyables qui seront aimés pour toujours,

Au début de l’interview, tu as évoqué cette atmosphère « anti-cool » qui entoure l’album. Est-ce que c’est ce sentiment que la pochette de l’album semble suggérer, d’une certaine manière ?

Je pense que la pochette de l’album évoque plutôt le fait de décider qui l’on est et de l’incarner. Ils symbolisent plutôt pour moi une sorte d’aboutissement. Quand je dis « anti-cool » cela implique qu’on se croyait cool au départ, mais en réalité, dans le contexte de cet album, je ne sais pas comment tu le vis en tant que fan de musique, j’ai toujours l’impression que c’est un peu comme les « Jeux olympiques du cool », d’une certaine manière. Il y a toujours quelque chose qui fait l’actualité, une tendance, un phénomène qui devient viral, et tout le monde y prête attention en même temps, tout le monde fait pareil, et si tu n’en fais pas autant, tu es à la traîne… Et je voulais vraiment rejeter cette idée sur cet album, faire quelque chose qui soit complètement en dehors de tout ça, qui ne fasse partie d’aucune tendance, d’aucun groupe, de quoi que ce soit, et qui soit juste une œuvre à part entière.

Julia Cumming © Marcus Maddox
Julia Cumming © Marcus Maddox

J’ai lu que tu avais évoqué, dans des interviews précédentes l’ambiance « blonde » et la pression liée au fait de devoir maintenir une certaine image pour être acceptée dans le milieu ; le fait de revenir à ta couleur naturelle, les cheveux foncés, constituait donc un geste symbolique pour te libérer de cette idée que certains pourraient se faire de toi ?

Oui, je pense. J’en suis convaincue. Je pense que tout le monde devrait être blonde au moins une fois. C’est vraiment sympa ! C’est une expérience très agréable. On passe un super moment. C’est facile. J’ai vraiment, vraiment adoré ça, mais je pense aussi que c’était parce que c’était ainsi que le monde m’acceptait ; je croyais sincèrement que si j’avais l’air différente, personne n’aimerait ce que je faisais. Je n’avais pas non plus vécu cela avant de devenir blonde. Ma vie a vraiment commencé à décoller, alors j’ai eu l’impression qu’en revenant simplement à ma couleur naturelle, c’était comme si je m’acceptais d’une nouvelle manière. Mais pour certaines personnes, se teindre les cheveux, c’est une façon de s’accepter. Tu sais, ce n’est pas le cas pour tout le monde, c’était juste mon parcours personnel.

Tu as dédié cet album aux « marginaux », et plus particulièrement aux collégiennes qui ont l’impression de ne pas trouver leur place. Qu’espères-tu qu’elles trouvent dans ta musique qui puisse leur servir de refuge ?

Je crois que ce que je préfère dans le fait d’être fan de musique, ou fan de Brian Wilson, de Lou Reed, ou de tous ces artistes, c’est que je puise énormément d’inspiration dans la façon dont ils mènent leur vie sur le plan artistique, et dans le fait qu’ils n’ont pas eu peur d’être eux-mêmes face au monde. Ou encore Iggy Pop : ça te donne l’inspiration et la confiance nécessaires pour être toi-même quand tu vois quelqu’un d’autre le faire sans aucune gêne. Je pense que cet album s’adresse à tout le monde, mais il comporte de nombreux aspects qui, selon moi, s’inspirent beaucoup de l’enfance et de la féminité, et j’espère que le fait que les paroles soient si authentiques permettra aux auditeurs de s’accepter tels qu’ils sont et de faire preuve de bienveillance envers eux-mêmes, sans avoir l’impression de devoir faire quoi que ce soit ou d’être différents pour prouver leur valeur.

Tu as récemment fait tes débuts à la télévision dans l’émission « The Tonight Show Starring Jimmy Fallon ». Qu’est-ce que cela t’a fait de voir ton travail en solo mis en avant sous les projecteurs d’une grande chaîne ?

C’était vraiment exceptionnel. Quand on fait de la musique, c’est l’un des grands rêves. Je savais donc, dès le début de cet album, que c’était une chose que je souhaitais vraiment vivre, et avec Jimmy Fallon, dont l’émission est tournée au 30 Rockefeller Plaza à New York, j’ai donc pu m’y rendre, et mes parents étaient là, ce qui était formidable, et c’était tout simplement incroyable, comme un rêve.

Tu viens de donner des concerts en solo à New York, Paris, Berlin, Londres… Comment l’énergie sur scène change-t-elle pour toi lorsque tu es derrière un piano plutôt qu’avec une basse ?

C’est très différent. Et puis, comme avant je ne jouais du piano qu’en solo, je n’avais jamais joué devant un public. De plus, j’ai pris quelques cours de piano quand j’étais enfant, mais sans grand succès, puis je jouais juste pour le plaisir. Avec Sunflower Bean, j’ai toujours composé à la guitare, mais sur cet album, je suis passée au piano. J’ai donc passé beaucoup de temps à développer ma relation avec cet instrument, ce qui est à la fois angoissant et très excitant. Je me sens très chanceuse car j’ai acquis beaucoup d’expérience dans cet autre aspect de ma carrière, et maintenant c’est comme si je repartais de zéro. J’ai l’occasion de découvrir tout ce nouveau style de scène, et c’est vraiment passionnant.

Les membres de Sunflower Bean t’ont-ils beaucoup soutenue ?

Ils m’ont apporté un soutien incroyable. J’aime tellement Nick et Olive, ce sont tous les deux des musiciens exceptionnels. Ils ont toujours été, et ils sont toujours, mes confidents ; ils étaient au courant de tout ce qui se passait autour de l’album, et ils m’ont beaucoup soutenue. Ils me connaissent, ils savent ce que je ressens, et à quel point ce parcours était important pour moi.

Comment vois-tu la coexistence future entre ton projet solo et Sunflower Bean ?

Je pense que nous avons beaucoup de chance, car nous tenons énormément les uns aux autres et nous nous aimons beaucoup, ce qui peut être difficile à entretenir dans une relation professionnelle sur le long terme. Cela nous offre l’opportunité unique de poursuivre nos collaborations comme nous le souhaitons, et je pense que le fait que chacun d’entre nous évolue de son côté ne fait que nous rendre plus forts en tant qu’artistes lorsque nous nous retrouvons. Je veux dire par là qu’il n’y a certainement pas de règles écrites, mais qu’il n’y a aucune raison pour que nous ne puissions pas continuer à enregistrer des albums, à nous amuser et à partir en tournée.

Propos recueillis à l’Archipel, Paris, le mercredi 20 mai 2026.

Un grand merci à Julia Cumming, ainsi qu’à Elisabeth Lavarenne pour avoir rendue cette interview possible.

Pour plus d’infos :

Lire la chronique de Julia (2026)

Chroniques de Sunflower Bean :

Mortal Primetime (2025)
Headful of Sugar (2022)
Twentytwo In Blue (2018)
Human Ceremony (2016)

Lire l’interview de Sunflower Bean, le 9 avril 2018

Le Point Éphémère – Paris, lundi 9 avril 2018 : galerie photos

Le Point Éphémère, Paris, vendredi 16 septembre 2016 : galerie photos

Lire l’interview de Sunflower Bean, le samedi 6 février 2016.

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