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SUNFLOWER BEAN – Interview – Paris, lundi 9 avril 2018

Sunflower Bean est un groupe que nous avons découvert par la scène, encore tout jeune mais avec des shows déjà flamboyants, psychédéliques, décomplexés, alors qu’ils n’avaient qu’un EP en poche. Après son premier album « Human Ceremony », le trio de New York a fait évoluer sa musique vers un Rock plus classique mais toujours marqué par ce cocktail de modernisme et d’héritage 70’s sur « Twentytwo In Blue », un disque dont ils nous dévoilent la genèse dans cette interview accordée à l’occasion de leur concert parisien au Point Ephémère le 9 avril dernier.

SUNFLOWER BEAN - Interview - Paris, lundi 9 avril 2018

Votre nouvel album s’appelle « Twentytwo In Blue », est-ce un reflet de votre âge et de l’état d’esprit dans lequel vous étiez en le composant ?

Jacob : Oui, nous avons tous 22 ans aujourd’hui, et quand nous l’avons enregistré nous avons essayé de trouver un nom pour ce disque. La couleur bleue nous revenait sans cesse à l’esprit, pas seulement parce qu’elle évoque de façon traditionnelle la mélancolie, mais aussi d’une autre façon, comme lorsque tu es sur la plage face à l’océan et au ciel bleu. Ça te donne le sentiment que tu peux faire face à n’importe quoi, quoiqu’il arrive.

Il n’y a donc pas de lien entre la couleur bleue et la tristesse ?

Julia : Nous étions un peu inquiets que les gens perçoivent ce disque comme un album triste avant qu’il ne sorte. Mais comme l’a dit Jacob, le bleu est une couleur qui suscite l’inspiration, elle a d’ailleurs inspiré de nombreux musiciens dans le passé et je crois que pendant l’écriture nous avons essayé de créer un univers pour les chansons et le bleu était ce fluide qui les reliait. Ça nous a aidés à comprendre où nous allions avec ce disque.

Et quelles leçons avez-vous apprises de ce passage entre l’adolescence et la vingtaine ?

Julia : Je crois que l’une des meilleures choses liées au fait de grandir est de gagner en sagesse. Nous contrôlons bien plus ce que nous faisons en tant qu’artistes. Même si ce n’est pas si loin je me souviens que lorsque j’étais adolescente c’était assez chaotique et douloureux, et c’est plutôt bien d’une certaine façon, parce que c’est formateur et intense. Cette intensité te donne à réfléchir et à écrire aussi. Mais en même temps être exposés à autant de choses, apprendre de ce qui nous entoure et être en mesure de s’en servir comme nous le faisons maintenant nous permet de nous sentir bien mieux.

Pouvez-vous me parler du contexte autour de l’écriture de cet album, je suppose que c’était différent de « Human Ceremony » ?

Jacob : Oui, nous avons composé et enregistré cet album tout au long de l’année 2017, il est donc beaucoup plus concentré, alors que pour « Human Ceremony » certaines chansons étaient vraiment vieilles et nous avions plus l’impression de rassembler les morceaux. Avec celui-ci elles sont nées et ont été enregistrées ensemble.

Julia : Nous avions le sentiment d’avoir commencé quelque chose, mais aussi d’avoir beaucoup plus à prouver à nous-même et tout à réaliser. Ça n’était pas prévu mais après avoir commencé à écrire nous ne nous sommes plus arrêtés, nous avons travaillé d’un mois de décembre à l’autre. Nous ne sortions pas beaucoup, nous étions vraiment focalisés sur ce disque, même s’il contient beaucoup de sonorités différentes, les titres forment un tout et ils ont été écrit pendant cette période où nous arrivions avec beaucoup d’idées. Ils ont cette ressemblance et cette urgence en eux.

Il n’y a donc pas eu de peur de la page blanche, ou du fameux « difficile » second album ?

SUNFLOWER BEAN - Interview - Paris, lundi 9 avril 2018
Crédit photo : Hollie Fernando.

Julia : Non, nous étions satisfaits de « Human Ceremony » et nous avons eu le sentiment que c’était le début de quelque chose et que nous étions prêts à faire le grand plongeon.

Jacob : Il y a cet objectif très abstrait de faire l’album parfait, pour soi en tout cas, de parvenir à faire exactement la musique que l’on veut faire. Ça peut prendre toute une vie ! Tu peux même mourir sans te rendre compte du travail accompli, mais comme le disais Julia « Human Ceremony » a ouvert les portes pour nous permettre d’embarquer dans ce voyage, et avec ce disque nous nous rapprochons un peu plus du but, c’est vraiment excitant.

Vous avez d’abord dévoilé « I Was A Fool » qui était assez différent de vos précédentes chansons. Était-ce un choix intentionnel pour donner un aperçu à votre public de ce qui allait venir ensuite ?

Julia : Je crois que nous voulions que la sortie de cette chanson soit un moment excitant, une bonne manière de lancer l’album parce que ce morceau est frais et qu’il donne un bon aperçu de l’album.

Nick : Oui je crois que beaucoup des chansons de l’album indiquent en fait au public que nous allons dans de nouvelles directions ! Et celle-ci était spéciale parce que nous l’avons entièrement écrite ensemble. Nous étions en train d’improviser et elle est arrivée comme ça, ces chansons-là sont toujours particulières.

Et ce que le passage d’une musique psychédélique à quelque chose de plus « classique » est venu naturellement ?

Nick : En fait c’est beaucoup de choses. Quand nous sommes finalement rentrés chez nous après notre tournée, fin 2016, nous avions vraiment envie de faire quelque chose de différent. Nous avions joué les chansons de « Human Ceremony » et de notre EP pendant très longtemps. Nous avons acheté du nouveau matériel. Nous avons tous les trois appris à jouer de nos instruments un peu différemment. Julia et moi avons aussi appris à utiliser nos voix d’une autre façon. Tu as besoin de trouver ta place afin de savoir ce que tu peux apporter dans la musique populaire. Nous voulions plus nous reposer sur l’écriture et des chansons concises plutôt que de grosses improvisations et des sons de guitares complètement fous. Ce fut naturel.

Julia : C’était un peu comme un jeu de dominos et Nick a posé le premier. Nous avions l’intention de nous concentrer sur les chansons plus que quoi que ce soit d’autre. Nous voulions voir ce qui se passerait si nous enlevions tout le bruit autour. Nick a entamé cela avec les réglages de sa guitare qui avait beaucoup moins d’effets de chorus. Ça a débuté avec « Burn It », la première chanson que nous ayons écrite pour l’album et celle que nous avons placé en premier sur le disque. Le fait que Nick fasse cela m’informait de ce que je pourrais faire différemment, puis de même avec Jacob. J’avais toujours cette impression qu’une chose conduit à une autre.

Nick : C’était excitant de soudainement sentir que nous étions en train d’accomplir quelque chose que nous n’avions jamais fait auparavant.

Votre façon de chanter tous les deux fait effectivement partie de cette évolution, il n’y a plus de titres avec des cris, comme « Tame Impala » sur l’EP?

Nick : Il n’y a effectivement absolument rien comme « Tame Impala » !

Julia : Il y a toujours de l’intensité, mais d’une façon différente.

Sur une chanson au moins, « Crisis Fest », l’album semble plus engagé politiquement, est-ce un cri envers la situation des États-Unis aujourd’hui ?

Nick : Pour moi « Crisis Fest » est principalement une chanson qui traite des différences d’opinion entre les personnes qui sont au pouvoir et la majorité du pays, sa diversité, et son manque de représentation au congrès, par ceux qui font les lois et tous ceux qui nous gouvernent. Les gens très conservateurs, très à droite comme Mike Pence, ces chrétiens qui pensent que l’Amérique est une nation chrétienne alors qu’elle ne l’est clairement pas. Elle traite aussi des choses qui affectent les jeunes, notamment le manque d’opportunités pour presque tous à part les 1% très riches. En tournant aux États-Unis pendant les élections, nous avons rencontré des jeunes de notre âge qui ont les mêmes inquiétudes que nous. Nous pensons que ce titre évoque bien ces sentiments. C’était la dernière que nous ayons écrite pour l’album et alors que nous étions en train de l’enregistrer il y avait tous les jours un nouveau scandale et de gros changements, que ce soit le retrait des États-Unis des accords de Paris sur l’environnement, Donald Trump qui vire le directeur du FBI… Il y avait cette sensation soudaine de prise de pouvoir. Même si c’est la seule chanson directement politique, je pense que les thèmes, les sentiments liés au climat social ont fait leur chemin à travers nos textes et soulignent le message de beaucoup de chansons de l’album.

Pour revenir à un titre plus personnel, le clip du single « 22 » est superbe, qui l’a réalisé ?

Julia : C’est Olivia Bee, une réalisatrice que nous connaissons depuis longtemps, mais c’est la première fois que nous travaillons ensemble.

Cette chanson parle du passage de l’adolescence à l’âge adulte, mais aussi du fait de gagner en confiance ?

Julia : Oui, je pense. Il s’agit en quelque sorte de combattre l’idée que les femmes n’ont qu’un moment pour s’épanouir, un seul moment de beauté, et que les opportunités qui naissent de cette beauté se referment ensuite. Cette chanson parle du fait qu’être une femme, c’est plus que ton apparence, plus que ton corps. C’est le sens qu’elle avait pour moi en l’écrivant. Je crois que je l’écrivais à la fois pour les gens et pour moi-même, en espérant me donner de la force.

« Burn It » parle quant à elle de la ville de New York et combien elle a changé, vous voulez montrez combien certains aspects de ces changements vous énervent ?

Julia : En gros c’est ça. C’est drôle de parler de cette chanson parce que c’est tellement fou !

Nick : Haha, c’est une chanson très personnelle !

Julia : Et je n’essaie pas de dire à qui que ce soit de tout brûler littéralement, mais je pense qu’elle traite surtout de ce sentiment de frustration. Mais c’est bien, et c’est politique dans le sens où tu es tellement frustré que tu ne sais plus quoi faire, tu es au pied du mur. Depuis 15 ou 20 ans New York a tellement changé et je trouve que c’est devenu un endroit généralement moins créatif qui offre moins de soutien aux artistes. Il y avait dans le titre cette idée de rage aveugle qui te pousse à tout brûler et reconstruire sur les cendres. On se demande toujours pourquoi la musique est de moins en moins bonne, pourquoi c’était mieux avant. Et il ne peut pas y avoir de bonne musique venant d’une ville si les artistes n’ont pas les moyens d’en faire. Si tu étais dans un groupe de jeunes qui s’installe à New York aujourd’hui, sans argent, il serait presque impossible de démarrer, parce qu’il faut tellement. Donc les seuls qui peuvent se lancer sont vraiment riches, et quand tous ceux qui font de l’art sont vraiment riches c’est un peu bizarre ! Il n’y a pas beaucoup d’autres perspectives ni de diversité.

Nick : La relation entre la richesse et l’art a toujours été…

Julia : … Compliquée, sans aucun doute ! New York a un nouveau « night mayor » (littéralement “maire de nuit”, ndlr) qui est censé s’occuper de protéger tout ça et de garder cet esprit en vie. Il y a des nouvelles salles secrètes qui ouvrent, mais il faut qu’une connaissance te donne l’adresse pour pouvoir y aller.

Jacob : C’est un cycle en fait, la situation n’est pas géniale pour les salles aujourd’hui mais je pense que ça peut revenir. Nous sommes optimistes mais prudents. Ils viennent de mettre fin à cette loi terrible qui obligeait les salles à avoir un permis très cher pour que plus de dix personnes puissent y danser. Ils ont trouvé quelqu’un pour gérer cette question, parce que c’est le plus gros problème, tous ces lieux étaient illégaux et ont été fermés, parce que ça coutait des milliers de Dollars pour avoir une licence pour vendre de l’alcool. Avec un peu d’aide il serait possible de créer un meilleur environnement, et ouvrir de nouvelles salles aiderait beaucoup.

SUNFLOWER BEAN - Interview - Paris, lundi 9 avril 2018
Crédit photo : Hollie Fernando

Et comment s’est passé l’enregistrement avec Jake Portrait, mais aussi Matt Molnar qui était déjà avec vous sur « Human Ceremony » ?

Nick : Matthew Molnar est l’un de nos amis les plus proches, il est vraiment talentueux, tout le monde le connait à New York. Il a commencé très tôt avec nous. Julia a fait une analogie à son sujet, comme s’il était un miroir qui reflète ta personnalité. C’est très utile d’écrire des chansons avec quelqu’un comme lui parce qu’il est très calme et capable de faire ressortir ce que tu as en toi.

Julia : Je pense que c’est vrai. Il est doué pour te faire voir qui tu peux être et comment y arriver.

Nick : Et son éthique de travail est excellente, il veut toujours travailler.

Julia : C’est un type bien !

Dick : Nous avons travaillé avec lui et Jarvis Taveniere qui a aussi produit le premier album, et nous avons enregistré toutes les pistes de base, c’est-à-dire juste nous trois en train de jouer, à Thump qui est également le même studio que pour « Human Ceremony ». Et comme nous voulions ajouter un joker à cette recette et bénéficier d’un nouvel élément nous sommes allés au studio de Jake Portrait. A ce moment-là nous ne savions pas ce que nous allions faire avec lui, si nous allions mixer ou aller plus loin et nous nous sommes finalement retrouvés à passer des semaines à enregistrer et travailler ensemble. Il est très créatif d’un point de vue technique. Il essayait toujours de me faire faire des choses avec lesquelles je ne me sentais pas à l’aise et je pense que c’est l’une des meilleures choses que puisse faire un producteur, te pousser hors de ta zone de confort et d’avoir ces idées qui peuvent d’abord te sembler mauvaises mais qui sont en définitive la bonne solution. Il est également très expérimental, ses goûts sont très étranges, mais il a aussi une sensibilité « Pop » extrêmement forte. Par exemple il a enlevé la batterie du dernier refrain de « I Was A Fool », et dès qu’il l’a fait ce fut une évidence, mais nous n’en avions jamais eu l’idée auparavant.

Avec « Twentytwo In Blue », y-a-t-il un message que vous aimeriez envoyer à la jeunesse de l’Amérique, ou du monde ?

Nick : Julia et moi avons des opinions différentes là-dessus, mais je pense que cet album porte un peu plus d’espoir et qu’il est beaucoup moins triste que le premier album sous de nombreux aspects. Je considère notre premier disque assez mélancolique alors que celui-ci a une ambiance qui est comme un hymne d’espoir. Son message principal pourrait être « Incertain aujourd’hui, mais plein d’espoir pour le futur ».

Julia : Je suis d’accord avec ça, je pense que nous sommes sur la même longueur d’ondes !

Propos recueillis à Paris le 9 avril 2018.

Un grand merci à Sunflower Bean, ainsi qu’à Mélissa Phulpin pour avoir rendue cette interview possible. Crédits photos : Hollie Fernando.

Pour plus d’infos :

Lire la chronique de « Twentytwo In Blue »

Le Point Ephémère, Paris, vendredi 16 septembre 2016 : galerie photos

Lire l’interview de Sunflower Bean, le samedi 6 février 2016.

Lire la chronique de ‘Human Ceremony’

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